La Plume d\'Ys

La Plume d\'Ys

Terreur en ligne

TERREUR EN LIGNE

 

Ou comment transformer un objet inoffensif

en véritable outil de la peur.

Le téléphone fait partie de notre environnement quotidien et de ces objets auxquels nous ne faisons plus attention tant ils sont intégrés à notre mode de vie. Un des procédés, créateur de peur et de malaise, dans la littérature et le cinéma fantastique ou d'horreur, est le détournement de la fonction familière d'une "chose" (qui pourrait devenir "LA chose") par l'auteur mal intentionné -que nous sommes tous plus ou moins- envers ses personnages.

La poupée, jouet ô combien aimé des petites filles sages de notre enfance est ainsi tranfigurée par la mécanique de la possession (1), dents acérées d'une petite bouche menaçante prête à vous déchiqueter les doigts, plutôt que de vous brailler : "Maman, j'veux du lolo...".

Vilaine Chucky !!!

On est effectivement très loin des poupées Corolle...

 

Le téléphone, quant à lui, n'est pas en reste lorsqu'il s'agit de flanquer la trouille au spectateur ou au lecteur... La sonnerie de téléphone est bien connue comme un élément sonore qui peut être fort désagréable, susceptible de nous faire sursauter, tant elle dérange le silence, règle ou dérègle, selon le cas, l'espace sonore d'un film ou les chapitres d'un roman. .

Si vous prenez, par exemple, le scénario d'une demande de rançon, le temps de la narration qu'il soit filmique ou écrit, est rythmé par l'attente des coups de fil des ravisseurs.

Un coup de fil malveillant peut en cacher un autre...

Mais réduire les caractéristiques du téléphone à un simple moyen de transmission d'informations (dans notre petit essai ici, il s'agit surtout de mauvaises nouvelles, hein...),  serait réduire le potentiel d'un tel objet pour l'auteur. Le téléphone met en connexion deux espaces-temps différents : celui de la personne qui téléphone (par exemple depuis l'extérieur par l'intermédiaire d'une cabine publique) et celui de la personne qui reçoit l'appel (par exemple, chez elle, c'est-à-dire à l'intérieur, assise sur le canapé.) Depuis son canapé, la personne réceptrice de l'appel perçoit depuis là-bas, les bruits de la ville, de la circulation, alors que, dans un même temps, elle entend chez elle, le chant des oiseaux depuis sa fenêtre ouverte sur le jardin ou le son de la télévision dans son salon.

L'appel téléphonique permet donc un élargissement des possibles espace-temps, élargissement qui n'aura pas échappé à des petits malins comme les réalisateurs de Matrix (Andy et Larry Wachowski - 1999) où le combiné devient indispensable aux héros pour le "téléchargement" via les lignes numériques, de leur conscience par-delà les leurres de la matrice afin d'accéder à la réalité cachée, ignoble, du monde dans lequel ils vivent.

Trinity et Néo dans la saga "Matrix"

Pour eux, survivre, c'est "simple comme un coup de fil"

 

Stephen King, quant à lui, précise aussi sa vison télécom : dans "Désolé, bon numéro", l'héroïne principale, Katie, reçoit un coup de fil... d'elle-même mais cinq ans plus tôt ! Le téléphone est bien devenu cette porte, ce passage entre deux dimensions. Le téléphone est moins transmetteur de messages que basculement dans une autre logique. Logique d'autant plus effrayante que les règles qui la régissent sont inconnues ou en complète transgression avec celles que nous appliquons tous les jours.

David Lynch, dans son film "Lost Highway", se sert également du téléphone comme outil générateur d'angoisse, troublant les principes rassurant de notre réalité, confirmant l'étrangeté, la dangerosité ou l'improbabilité de la situation immédiate à laquelle est confronté le personnage principal.

Il est très difficile de résumer ce film. Disons que le personnage principal, Fred Matison, est un assassin schizophrène,  mari jaloux qui a vraisemblablement tué sa femme. L'histoire est racontée selon les différents points de vue des différentes personnalités qui déconstruisent (ou construisent ?) notre tueur.  

Voici la scène étrange du film (entre l'homme mystérieux et le personnage principal Fred Matison) où le génie de David Lynch pour nous faire peur est de prouver, par l'intermédiaire du téléphone, que le cauchemar est bien la réalité imminente (on découvre petit à petit dans la scène ce qui se trame, c'est ce phénomène temporel imminent à toucher la réalité de ce que l'on redoute qui peut être qualifié de terreur...)

 

Sommairement traduit (mes compétences en anglais sont très limitées...), voici le dialogue de cette scène cultissime entre le "Mysterious Man" et le personnage principal, Fred Matison :

Mysterious Man : Nous nous sommes déjà rencontrés, n'est-ce pas ?

Fred Matison : Je ne crois pas. Où nous serions-nous rencontrés ?

MM : Chez vous, vous ne vous rappelez-pas ?

FM : Non, non, je ne me souviens pas. Etes-vous sûr ?

MM : Tout à fait. En fait, J'Y SUIS EN CE MOMENT MEME...

FM : Où vous êtes exactement, qu'entendez-vous par "j'y suis en ce moment même ?"

MM : Mais DANS VOTRE MAISON !

FM : C'est complètement dément !

MM : APPELEZ-MOI !

(l'homme mystérieux lui donne son téléphone portable)

MM (suite de la réplique) : Tapez votre numéro ! Allez-y !

(sonneries du téléphone)

La voix au téléphone : Je vous ai dit que J'ETAIS LA.

FM : Comment avez-vous fait ça ?

MM : DEMANDEZ-LE MOI !

FM (à la voix du téléphone) : Comment êtes vous rentré chez moi !

La voix au téléphone : Vous m'avez invîté. Il n'est pas dans mes habitudes d'aller là où on ne me veut pas.

FM (à la voix du téléphone) : QUI ETES-VOUS ?

(rires de la voix au téléphone et en même temps, rires à l'unisson de l'homme mystérieux)

La voix au téléphone : Redonnez-moi mon téléphone !

(Fred Matison redonne le téléphone à l'homme mystérieux face à lui)

MM : C'était un plaisir de discuter avec vous.

 

Il y aurait beaucoup à dire sur l'homme mystérieux, car voilà un personnage qui est omnipotent, omniscient et nous démontre dans cette scène qu'il possède également le don d'ubiquité. Cela ne vous rappelle rien du côté de la Création ? En tout cas, ce sont là des qualités indispensables sinon à Dieu, du moins à l'auteur vis-à-vis de son oeuvre. L'auteur dans son histoire (ou dans sa "création"), n'est-il pas omnipotent, omniscient, partout à la fois et dans toutes les scènes, à être le grand marionnettiste de ses personnages....

Ce film noir fantastique, aux limites du genre "Horreur" décrit un monde où le temps est dangereusement hors de contrôle, tandis que le personnage principal effectue son terrifiant voyage intérieur sur sa "route perdue"... Il est aussi qualifié de thriller psychologique. Voici ce qu'en dit Jean-Baptiste de Volder sur le site internet : Filmdeculte :

"Le film sur le principe d'une temporalité déphasée où la capture de certains événements, donnés à voir avant même qu'ils se soient produits, précède parfois leur accomplissement. En somme, l'exemple type de l'oeuvre à la psychologie en deux dimensions."

De fait, n'oublions pas que l'auteur est le maître du temps (de la narration - Voir technique d'écriture) et que David Lynch, se servant au plus juste des possibilités offertes par les techniques de l'écriture filmique, nous donne une magistrale leçon de terreur et d'angoisse, où chaque plan, chaque scène nous renvoit dans une nouvelle dimension y compris au travers de notre fameux téléphone.

En aurions-nous enfin fini avec notre téléphone ? Pas tout à fait...

Il est désormais évident pour nous tous (et vous ne regarderez sans doute plus votre téléphone en train de sonner de la même manière, maintenant...) que se retrouver dans la posture d'avoir quelqu'un au bout du fil, n'est plus rassurant du tout...

Le maniaque, l'assassin qui vous a pris pour proie et qui vous téléphone pour faire mumuse avec vous, n'est pas si éloigné que vous pourriez le croire. Il peut être en train de vous téléphoner depuis l'étage, tandis que vous allez (bientôt!) vous faire trucider au rez-de-chaussée. C'est le cas dans "Terreur sur la ligne" (1979) de Fred Walton où l'intrus qui menaçe les enfants gardés par la baby-sitter est déjà dans la maison lorsqu'il téléphone.

Un autre cas ultra connu :

dans "Scream", Casey réalise soudain que son interlocuteur téléphonique menaçant l'observe : eh oui, la technique télécom a entre temps fait quelques progrès, le fil a disparu avec l'avènement du mobile et la mise à distance avec celui qui vous appelle est terminée. En ce qui concerne la pauvre Casey qui s'occupait tranquillement chez elle, ce coup de fil là, c'est l'invitation sordide du prédateur qui est déjà ici (imminence du danger) à une partie de chasse et de cache-cache dans un décor intime, une dimension personnelle où normalement la victime aurait dû se sentir à l'abri, mais où elle devient gibier ..

A noter que la caractéristique du nid douillet que constitue notre "chez soi" vole en éclat dans ces situations d'agression à domicile, ce qui ajoute une dimension de violation et d'un sentiment de mise en danger encore plus fort - MORALITE : faites agresser vos personnages chez eux, ça leur apprendra à trop faire confiance à leurs auteurs...

 

Le téléphone est devenu instrument d'intrusion, il viole votre intimité mais devient aussi le vecteur maléfique de ceux qui ne vous veulent pas forcément du bien. Enfin, il est aussi porte ou passage vers un ailleurs, un bientôt, ou à un auparavant que vous redoutez... juste avant... juste avant de vous y trouver confronter, réellement, face à votre propre destin, la peur au ventre...

Je vous laisse... Mon téléphone SONNE...

Dring...

Ys

La Plume d'Ys - Sylvie Parthenay

Article sous licence Creative Common by-nc-nd (voir :  "Droit d'utilisation")


_______________________

(1) - Il s'agit du film "Chucky II - La poupée de sang" ("Child's play 2" - 1990)

Le jeune Andy et sa mère combattent Chucky, une poupée maléfique habitée par l'esprit d'un meurtrier initié aux rites vaudous.

 

 

 



09/05/2009
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